Pour sortir de la maison, il y avait alors plusieurs solutions : la première, trop acrobatique dès qu'on avait atteint un certain âge consistait à faire des marches dans le remblai et à se lancer à l'assaut du Mont Blanc, mais l'escalade en était périlleuse. La deuxième était de forer un tunnel, un vrai régal pour les gosses; c'était la solution la plus simple, à condition qu'il y ait un creuseur à la maison! Quant à la troisième, elle était exceptionnelle, mais elle s'est vue : on sortait directement par la fenêtre du premier étage! J'ai vu, certains hivers, peller la neige sur les toits afin de décharger ces derniers et d'éviter un effondrement de l'ensemble. Quant aux chemins importants, ils étaient dégagés (si l'on peut parler ainsi) au moyen d'un "triangle" tiré par un nombre impressionnant de chevaux : tout le village y participait et le tracé obtenu était à peu près praticable... jusqu'à la prochaine chute de neige. Porter le lait de chaque traite était, en hiver, un exercice particulièrement périlleux, j'en ai fait plusieurs fois l'expérience. Imaginez-vous, la bouille sur le dos (notre exploitation étant des plus modeste, elle ne contenait pas beaucoup de lait) et vous devez garder l'équilibre sur un semblant de chemin rempli de bosses et de creux, surtout si "ça détendait", c'est-à-dire si c'était le redoux : un des pieds s'enfonçait alors brusquement, jusqu'au genou souvent, et il fallait vite réagir, se remettre droit ... et continuer. Et que dire des temps de bise, quand ça "trebillait", que les flocons aigus comme des grains de sable s'insinuaient jusqu'à la peau en formant une pellicule glacée, vous giflaient le visage, coupant le souffle, et s'amassaient en monstrueuses "menées qui, telles les dunes au désert, effaçaient tout point de repère? Nous avions alors aux pieds de grossières galoches, au cuir poreux, abondamment cloutées, qui avaient le pouvoir malicieux d'attirer la neige, laquelle formait repidement d'épais amas sous chaque soulier. Il fallait s'en débarrasser au plus vite sinon vous étiez bon pour une superbe glissade, une fois arrivé sur la patinoire laissée par le passage du triangle sur la grand'route, ou pire, au chalet, sous les risées de tous. Ces souliers prenaient l'eau, nos gants tricotés étaient vite traversés, nous avions froid, nous avions l'onglée...et pourtant nous avons survécu! Vous comprendrez aisément maintenant pourquoi il ne faut pas me parler de sports d'hiver!
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Châtelblanc, hiver 1981
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