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Mes “Racontottes”
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Mon parrain a tué le cochon ...
L'hiver venu, il allait bien falloir envisager de tuer le cochon - le "tiat" comme disait la m'man.
Evénement important dans la vie d'un môme de la campagne, presque autant que noël - tant nos noëls étaient maigres à cette époque d'immédiate après-guerre.
Le cochon, celui qu'on engraissait dès le printemps à coups d'énormes "platées de patates", dans un boiton absolument privé de toute lumière situé à côté des cabinets, derrière la maison; notre cochon, dis-je, on l'aimait bien, il faisait presque partie de la famille, mais ce qu'on aimait avant tout, c'était la promesse des bons repas qu'il nous fournirait, quasiment toute l'année. Comme Perrette, j'envisageais déjà une avalanche de boudin, de saucisses, de pâté, de fromage de tête, de "grattons", etc.
La m'man décidait donc du jour de l'exécution, un jeudi forcément "pour que le p'tit puisse y assister". Et en avant pour les préparatifs : la cuisine dégagée de ses meubles, on y installait un immense cuveau surmonté d'une échelle sur laquelle on ligoterait l'animal pour le grand sacrifice. Sur le fourneau à quatre marmites, une énorme lessiveuse d'eau chauffait, en prévision du "grattage" des poils.
Il ne manquait plus que l'exécuteur des basses oeuvres, en l'occurence mon grand-père maternel, Joseph DENISET, que j'appelais, bien sûr, parrain.
Il arrivait la veille ce "parrain du Brey", avec la marraine, dans une calèche à cheval : promesse que demain serait un grand jour!
Rassurez-vous, je ne vous décrirai pas les opérations : les cris, le sang, le dépeçage qui se faisait à la grange, les femmes qui lavent à grande eau les boyaux pour les boudins et les saucisses ... La journée était bien employée ! Les morceaux iraient, noyés dans le sel, remplir un grand saloir de grès à la garde de la marraine, dans sa chambre. Saucisses, jambons et lard seraient mis à fumer dans une ferme disposant de la cheminée adéquate.
Le soir même ou le lendemain, j'étais chargé de porter chez la maîtresse, chez M. Le curé, chez les plus proches parents, chez les voisins, le cadeau de l'amitié : un morceau de viande entouré d'un boudin (la même longueur, pour ne pas faire de jaloux), le tout dans une petite corbeille et entouré d'une belle serviette propre; à charge de revanche quand ils tueraient leur animal (sauf la maîtresse et le curé, bien sûr !).
Je me souviens tout particulièrement d'une aventure qui aurait pu mal tourner. Le "parrain du Brey", prenant de l'âge, n'avait plus la main aussi sûre. Toujours est-il qu'au cours de son exécution, le cochon, sans doute mal tenu, se retrouva sur ses pattes, se démenant comme un beau diable et renversant quasiment le fourneau et la lessiveuse d'eau bouillante... Comment a-t-on réussi à capturer l'animal ? Je ne puis le dire, la peur que j'éprouvai alors a tué en moi les souvenirs précis que j'aurais pu garder de cette scène apocalyptique; mais personne ne fut blessé et le cochon fut exécuté.
Je crois bien qu'à partir de cet incident, le grand-père ne toucha plus à ses couteaux.
Illustration tirée de Barbizier
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