Les CORDIER
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Souvenirs de Bernard CORDIER (suite)
Je parle d'accident, mais à ce moment-là nous avons frôlé la catastrophe car je crois que c'en aurait été une. Il arrive assez souvent dans nos pays de montagne où il fait trop froid, souvent pour qu'il pleuve, que l'on ait la sécheresse en hiver quoique cela semble invraisemblable. C'est-à-dire que l'eau vient à manquer et on sait que le bétail en consomme beaucoup et qu'elle lui est indispensable. Nous avions vidé toutes les citernes et tous les puits dont nous disposions à part un qui ne manque jamais, étant alimenté par une source qui, quoique faible, suffisait pour abreuver tout notre bétail. C'était assez loin pour y aller mais le pire c'est que le chemin qui y conduit est orienté en plein vent de sorte que la neige remplissait à chaque fois le sentier que les animaux faisaient en s'y rendant. Au fur et à mesure que la neige tombait et comblait la tranchée, il devenait difficile d'y faire passer les bêtes. On commençait bien par essayer de faire un peu de chemin avec un boeuf que l'on menait avec un licol, mais lui non plus ne voulait ou ne pouvait pas toujours aller. Un jour, par un temps déchaîné, il fut impossible de faire passer le boeuf à un certain passage le plus exposé et le plus rempli de neige. Il y avait une vache que j'avais l'habitude d'appeler pour conduire le troupeau, car les vaches sont comme les moutons : si une part, les autres suivent. Je partis devant à ski, j'enfonçais jusqu'au ventre et je me mis à appeler la vache qui hésita plusieurs fois à me suivre, étant aveuglée et presque ensevelie dans la neige. Je ne lui voyais autant dire que la tête; mais enfin elle vint tout de même et tout le troupeau suivit. J'étais vraiment angoissé car si la vache avait refusé de venir, c'était fini, nous ne pouvions plus passer une autre fois et, n'ayant plus d'eau, je ne sais pas ce qui serait advenu.
Unique ressource : faire fondre de la neige, mais ce procédé ne peut s'appliquer pour un gros troupeau car la neige, quand elle est poudreuse, donne très peu d'eau en fondant. Je ne peux rien affirmer mais je pense qu'avec un mètre cube de neige on obtiendrait à peine cinq à six litres d'eau et il faut un certain temps pour qu'elle fonde. De sorte qu'à moins d'avoir d'immenses chaudières, ce que nous n'avions pas, nous ne serions jamais arrivés à faire assez d'eau pour abreuver le bétail, même en se relayant jour et nuit pour apporter la neige et activer le feu, sans parler de la quantité de combustible que cela exigerait et du travail de galérien que l'entreprise aurait représenté. Alors, que serait devenu le cheptel bovin ? je me le demande encore : je crois que je n'avais pas tort de parler de catastrophe.
Autre problème qui, à ce moment-là, ne nous tracassait pas beaucoup, mais qu'il nous paraîtrait aujourd'hui indispensable de résoudre : la lumière. Chapelle des Bois n'a été électrifié qu'en 1950 ou 1951. Jusqu'alors, il n'y avait que le pétrole. Dans un appartement, avec une bonne lampe munie d'un verre bien propre et d'une mèche bien taillée, on pouvait passer une veillée agréable, mais le hic était quand il fallait se déplacer dans une autre pièce; il aurait fallu beaucoup de lampes portatives, mais comme ce n'était pas le cas, nous les jeunes, nous avions résolu le problème. Nous allions dans l'obscurité à tâtons. Il arrivait que l'on embrasse une porte à demi-ouverte, mais quand c'était arrivé une fois, ça nous servait de leçon et on apprenait à tâtonner en battant des bras devant soi. Couramment nous allions nous coucher sans aucune lumière; en ce temps-là il n'était pas question de pyjama. Le tout était de trouver son lit, ensuite il ne nous fallait pas longtemps pour nous glisser dedans. Pour mon compte, j'en ai gardé une certaine habitude qui me permet encore à l'heure actuelle de me déplacer aisément sans lumière. Le pire était pour faire le travail du bétail; nous nous servions d'une lanterne dite "tempête", mais il fallait toujours l'avoir à la main quand on se déplaçait et ces lanternes donnaient peu de lumière, les verres étant très vite enfumés. Pendant la guerre de 39-45, pour comble, le pétrole était rare; certains paysans faisaient alors leur travail dans les écuries et les granges, avec une seule lampe "Pigeon". Autant dire qu'on n'y voyait rien du tout !
Mais revenons aux années 1920-1930. A cette époque-là il n'y avait à Chapelle que très peu de faucheuses. Tout se fauchait à la faux. Les faucheurs commençaient leur travail à la pointe de l'aube si ce n'était pas avant. Comme ils étaient entraînés et qu'ils savaient généralement bien affûter leurs faux, à midi ils avaient tout de même abattu une certaine quantité d'herbe qui était rangée en andains. Jusqu'à huit heures du matin, on entendait pour tout bruit dans la campagne silencieuse que le frottement des pierres sur les faux. C'était beaucoup plus poétique et moins polluant que le ronronnement des tracteurs.
Le travail de fauchage à la faux qui était le principal travail des hommes pendant la fenaison passait pour être pénible. Pourtant je crois que beaucoup aimaient le faire à condition de bien savoir faire "couper". C'était là que se reconnaissait le bon faucheur et un homme de faible constitution pouvait battre à la faux un costaud qui, lui, ne savait pas affûter. Il y avait vraiment un certain charme, dans l'air frais du matin, avec une faux qui "coupe", de voir l'herbe toute pleine de rosée tomber devant soi et former de beaux andains bien droits et bien drus, et de voir le terrain se découvrir petit à petit. En plus il y avait l'émulation car, généralement, on était plusieurs et tout fier était celui qui se sentait avoir la supériorité. Tous les hommes de ce temps-là avaient leur réputation de faucheurs, on connaissait les meilleurs, on savait que d'autres ne faisaient pas "couper". Ceux-ci étaient des malheureux car leur travail était exténuant : ils voulaient, bien sûr, essayer de suivre les autres et se faisaient "crever". Il y avait aussi la qualité de la faux qui pouvait jouer son rôle. Après le repas de midi, en guise de repos, les hommes "enchapelaient" et on entendait par-ci par là les battements du marteau tapant la faux sur l'enclume. C'était un bruit jadis familier qui, lui aussi, a à peu près disparu. La fenaison était le gros travail de l'année, il l'est d'ailleurs toujours, mais en ce temps-là, sans machine d'aucune sorte, les foins duraient longtemps, quoique de l'avis unanime des anciens les belles périodes de soleil étaient moins rares que maintenant. Puis tout le monde s'y mettait, femmes, enfants allaient "fouèner". Alors le pays se trouvait beaucoup plus animé, on entendait rire, chanter. La machinisme a aussi détruit toute cette poésie.
Dès huit heures, on commençait à voir une femme ou un enfant partir avec le déjeuner des hommes, souvent des crêpes; à notre père nous portions du café au lait dans un petit bidon, dans lequel il trempait beaucoup de pain. Ce n'était pas un déjeuner très consistant pour un homme qui balançait la faux depuis le grand matin, mais notre père faisait bien "couper", fauchait sans peine. N'étant pas des plus robuste, il aurait été incapable de se servir d'une faux qui ne "coupait" pas à son idée.
En même temps que le café au lait, nous portions une fourche, autrefois en bois, mais à l'époque dont je parle nous commencions à avoir des fourches en fer avec lesquelles on avait bien plus de facilité à saisir le foin, surtout pour le reprendre sur la charrette quand on devait la décharger. Dès huit heures et demie, neuf heures, il fallait "épancher", c'est-à-dire écarter l'herbe des andains des faucheurs; cela prenait un certain temps si les faucheurs étaient plusieurs. Puis tout le monde, à part les faucheurs, allait détasser : écarter les petites meules de foin ayant été faites la veille au soir pour préserver le foin de la rosée. On étendait le foin en bandes plus ou moins larges qu'on appelait "maîsses". Ce n'était pas un travail désagréable quand le foin avait été entassé la veille, mais quand c'était après une période de pluie, c'était beaucoup plus pénible car le foin se trouvait aplati et en plaques qu'il fallait secouer avec vigueur pour arriver à les décortiquer. SUITE
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