Les CORDIER
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SOUVENIRS D'ANTAN... par Bernard CORDIER de Chapelle des Bois
" Dans "le Bas", comme on dit à la montagne, on a coutume de dire que les "montagnons" sont des "glorieux" : ils aiment parader, se faire voir, en jeter aux yeux de ceux qui ne les connaissent pas. Il y a du vrai dans cette image en ce qui concerne les gros propriétaires de la région de Maîche-Le Russey-Morteau; mais il n'en est pas de même du tout pour les gens de la région de Mouthe, le Haut Jura et de Chapelle des Bois en particulier, qui a toujours été et qui est encore un pays pauvre et où les habitants ont toujours vécu modestement selon leurs moyens qui étaient très maigres autrefois.
Avec les moyens de communication actuels, l'auto, la télé, les journaux, les jeunes ont pris conscience de ne pas rester à la traîne et ne veulent plus vivre comme leurs parents ont vécu. Pour cela ils se sont modernisés, se sont groupés en GAEC ( groupement agricole d'exploitation en commun ), ont mis au point une petite usine de lunetterie dépendant de Morez, une société de sports d'hiver ( centre-école de ski de fond ) qui marchent très bien toutes les deux. Ceci a considérablement changé le pays en lui donnant des emplois et des ressources de sorte qu'à l'heure actuelle les gens de Chapelle ont comblé le retard qu'ils avaient au point de vue économique. Maintenant tout le monde y gagne largement sa vie et de ce fait le confort s'y est installé, comme ailleurs, pour ne pas dire davantage.
Mais au début du siècle, et jusqu'à la guerre de 39-45, les gens gagnaient bien difficilement leur vie. Quelques vaches, dix pour les plus gros, mais le lait était mal payé par suite du peu de rendement provenant probablement de la pauvreté des fourrages, le sol étant insuffisamment entretenu. Quelques petites industries complémentaires, les seilles en particulier, mais qui étaient très peu rémunératrices.
Le climat :
En hiver, les routes n'étaient pas ouvertes, à part une fois ou deux au début de l'hiver et quelquefois au printemps quand il était revenu une couche de neige un peu importante. C'étaient les chevaux, assez nombreux dans la période entre les deux guerres, qui étaient réquisitionnés pour ces occasions; il en fallait de dix à douze pour traîner la "charrue" ou "triangle". C'était assez pittoresque de voir tous ces chevaux attelés au même engin, suivis par tous les propriétaires des animaux. Ceci n'allait pas sans force hurlements et coups de fouet, les chevaux n'étant pas habitués à ce travail ne s'accordaient pas pour tirer et certains, plus ardents, faisaient double travail tandis que d'autres se traînaient mollement. Heureusement pour les hommes et pour les chevaux, on faisait quelques haltes dans les auberges où les accompagnateurs pouvaient se rafraîchir le gosier et les chevaux souffler un peu. Une fois la neige trop abondante, on ne pouvait plus "ouvrir". Alors les chemins étaient condamnés pour tout l'hiver. On les entretenait avec les chevaux qui, en passant sur la neige et suivant toujours la même trace, la tassaient au fur et à mesure. On passait même une souche d'arbre pour durcir cette trace et la niveler en remplissant les trous faits par les pieds des chevaux. Sur ces chemins, les traîneaux allaient très bien, surtout par temps de gel; les ornières étant glacées, le traîneau glissait dessus à plaisir. Il n'y avait qu'un inconvénient : c'était quand il fallait se rencontrer, car en s'écartant du chemin, les chevaux perdaient pied et, le sachant, répugnaient à le faire. Il fallait souvent qu'un des conducteurs prenne le cheval par la bride pour arriver à le faire détourner et, parfois même, décrocher le traîneau. C'était pour pallier un peu cette difficulté qu'on mettait des grelots aux animaux de manière à être entendu d'une certaine distance. Les plus riches avaient une grelottière comportant une dizaine de grelots, qu'ils mettaient au cou du cheval quand ils sortaient avec le traîneau-fantaisie, lequel comportait une banquette avec un couvre-pieds. Cette chanson de grelots était très jolie à entendre, n'étant troublée par aucun autre bruit, le traîneau glissant silencieusement.
Cela allait très bien jusqu'au printemps qui amenait le "radoux". A ce moment-là, les chevaux se mettaient à "défoncer", alors il était presque impossible de sortir, à moins d'avoir un cheval aguerri qui aille son chemin tout doucettement, sans se presser, car un animal qui n'était pas habitué à la neige, s'il commençait à s'énerver ou à s'épouvanter, était fichu et serait resté sur place, immobilisé dans la neige, après des tentatives désespérées. A ce stade-là, il n'y avait plus qu'une ressource : la pelle. Le cantonnier du pays ou le maire convoquait les hommes valides, les jeunes en particulier et tout le monde se mettait en chantier. Chacun commençait à faire son trou, espacé des autres de sept à huit mètres selon l'épaisseur de la couche et creusait son bout de tranchée. Quand il y avait beaucoup de neige, on ne se voyait pas les uns les autres si on était au fond de la tranchée. Une certaine année, nous avons fait ainsi dix kilomètres à la force du poignet, ce qui, on s'en doute, représentait une énorme quantité de pelletées de neige. Evidemment, pour terminer, on arrivait au mois de mai, alors le soleil faisait autant de travail que nous. Ceci était pour les routes fréquentées, en particulier la route départementale. Quant aux fermes isolées, c'était à elles, c'est-à-dire aux fermiers de se débrouiller par leurs propres moyens, en l'occurence avec leurs chevaux ou leurs boeufs. Au tout début du siècle, il y avait surtout des boeufs, mais dès mon jeune âge beaucoup avaient un cheval. Quand le temps n'était pas trop mauvais, même s'il tombait un peu de neige, le voyage fait deux fois par jour pour aller livrer le lait à la fromagerie suffisait pour entretenir le chemin. Mais si la neige tombait en abondance, comme par exemple en 1942 où la neige tomba pendant huit jours sans discontinuer, au bout de trois ou quatre jours il s'avérait impossible d'entretenir la route. A ce propos je me permets d'évoquer un souvenir personnel. A cette époque, nous exploitions une ferme isolée à environ deux kilomètres du village, mais sans autre voisinage que deux fermes isolées elles aussi. Les trois fils du fermier étaient prisonniers. Un matin, nous étions partis avec le cheval et le traîneau porter le lait de la traite. Nous fîmes peut-être cinq cents mètres, péniblement, mais là, le cheval se prenant dans la neige, force fut de le dételer et même de le désharnacher, et tout ce que nous pûmes faire c'est d'arriver à midi à la fromagerie sans traîneau et sans lait. Après mille difficultés, nous pûmes tout ramener à la maison. Le lait ne fut pas livré ce jour-là et les jours suivants encore bien moins, la neige montant de plus en plus. Alors nous fûmes complètement bloqués jusqu'au printemps. Nous ne pouvions plus sortir qu'à ski. S'il était arrivé un accident, un incendie ou une maladie grave, il aurait été quasi impossible d'être secouru, à part bien sûr les skis, mais que peut-on faire et transporter à dos d'homme ? SUITE
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