La grotte à Justin (Just BOURGEOIS-POTAGE)
Dans les falaises abruptes de la Roche, presque à son sommet, se trouve une grotte, ou plutôt un "trou à renard" qui porte le nom de "grotte à Justin".
Ce nom nous intriguait et, bien qu'elle fût d'un accès périlleux, nous n'avions de cesse, à nos moments de grande liberté, d'essayer d'y accéder. Les anciens tentaient bien de nous en dissuader, laissant plus ou moins entendre qu'elle était maudite... mais qu'importe! Là où il n'y a pas de risque pour un môme, il n'y a pas de plaisir...
J'ai voulu rechercher l'origine du nom de cette infractuosité et, voulant garder une objectivité - dont les anciens du village me semblaient dépourvus - je dépouillai les deux hebdomadaires qui, édités à Pontarlier chef-lieu de l'arrondissement, parvenaient dans les foyers de nos grands-parents. L'un était foncièrement clérical, "Le Courrier de la Montagne"; l'autre, farouchement anticlérical, "Le Journal de Pontarlier". Pour une fois, délaissant leurs sempiternelles querelles idéologiques, tous deux traitèrent du fait divers avec objectivité.
L'affaire commence en 1907. Châtelblanc est alors dotée d'une municipalité "rouge", la seule de son histoire, dont j'aurai l'occasion de reparler. Le 8 septembre de cette année-là, les deux journaux signalent, à la rubrique "Châtelblanc" une disparition, celle de Just BOURGEOIS-POTAGE, cultivateur âgé de 29 ans, disparu du domicile paternel depuis le 15 août. On craint que "ce malheureux qui ne jouissait pas de toutes ses facultés mentales n'ait été victime de quelque accident". La gendarmerie de Mouthe (chef-lieu du canton) enquête.
La famille habite aux Grands Abattois, hameau de quelques fermes situé dans un vallon, à l'arrière de la Roche. Le père s'appelle Symphorien BOURGEOIS-POTAGE. Cultivateur, âgé de 72 ans, il est venu du hameau voisin, les Serments, berceau de sa famille, résider dans la maison de son épouse, Anne Josette BOURGEOIS-ROY, aux Grands Abattois, après leur mariage en 1868. (Pour ceux qui s'intéresseraient à l'histoire de ce hameau, la famille habitait les Grands Abattois-dessus, la première maison en partant de vent). Le couple eut six enfants :
Philomène, née en 1869, qui restera célibataire et se noiera, au début des années 20 dans un puits aux Serments, sans que l'on sache s'il s'agissait d'un suicide ou d'un accident.
Marie Anne Adéla, morte à quelques mois en mars 1871, peut-être victime de l'épidémie de variole qui, pendant l'occupation prussienne suite à la désastreuse guerre de 1870, s'abattit sur notre région.
Joseph, né en 1872, mort à 29 ans, célibataire, aux Grands-Abattois.
Marie, qui mourra célibataire, elle aussi, en 1918 à 42 ans.
Alexandre, né en 1879, qui, nous dit le monument aux morts, a été tué au front le 1er octobre 1918. On m'a dit toutefois au village qu'en réalité il serait décédé à l'asile de Saint Ylie près de Dole...
Et enfin Just/Justin, né le 15 mars 1878 et qui a bien 29 ans au moment de sa disparition.
Aux Grands Abattois habitait aussi une famille de célibataires, réputés très originaux, les ROYET. Possédant aussi une ferme aux Serments et plusieurs au village, ils semblent avoir habité tantôt l'une, tantôt l'autre. En été, "c'est leur vieux cheval chargé de deux bouilles, accompagné d'un gros chien appelé "Comme vous", et sans personne d'autre, qui amenait le lait depuis la ferme jusqu'au chalet. Des cultivateurs présents au chalet prenaient les bouilles, faisaient le nécessaire et Bibi, le vieux cheval s'en retournait seul à la ferme".(récit de l'instituteur Henri BOILLOT). Or, le 9 août 1907, François, un de ces ROYET, avait été agressé en pleine nuit par Justin. Se sentant menacé, ROYET donna un coup de couteau à Justin qui s'enfuit, légèrement blessé. Le journal qui rapporte les faits précise que Justin "a le cerveau dérangé depuis quelque temps". (Courrier de la Montagne du 18 août).
Parallèlement à ces faits (agression, disparition) les deux journaux mentionnent, à propos d'une autre famille vivant aux Grands Abattois, le départ d'une épouse "enlevée par un maçon italien", laissant son vieux mari et deux enfants mais emportant "une certaine quantité de linge". L'amant a, de plus, roué de coups l'infortuné mari. On recherche les fuyards. Décidément, il s'en passait des choses aux Grands Abattois en cet été 1907 !
En septembre, les recherches se poursuivent. Justin aurait été vu dans le Jura , mendiant son pain. Fausse nouvelle puisqu'on fait, dans le journal du 29 septembre 1907 (veille de la Saint Alexandre) un rapide portrait du disparu : "taille: 1,65m, cheveux et barbe bruns, visage rond et teint pâle. Le malheureux est coiffé d'un chapeau en paille blanche, déjà usagé; il est vêtu d'un gilet sans manche, déchiré au dos, d'une chemise à carreaux blancs rayés de gris et d'un pantalon en coutil blanc".
Le 15 décembre : " Ses parents l'ont aussi recherché de leur côté sans succès et supposent qu'il est mort dans les forêts voisines ou qu'il est tombé dans un précipice de la montagne". Entre temps on a retrouvé à Vallorbe "l'épouse infidèle" et son maçon. Et puis l'hiver est arrivé.
Dans son numéro du 16 février 1908, le "Journal de Pontarlier" titre : "Châtelblanc : un crâne sur la neige". Le vendredi 7 février, Paul BLONDEAU, âgé de 19 ans (un BLONDEAU-MEUTSON, mot patois pour MICHOTTE, petite miche de pain - pour les curieux, c'était le père de l'abbé Marcel) conduisait un traîneau de fumier, du village à leur ferme des Bergines en empruntant le chemin de la Châtelaine (ou encore chemin du Puy). Il aperçut alors, sur sa route, "un crâne humain, blanc de frimas, complètement décharné, entraîné là sans doute par quelque carnivore". Paul alerte l'adjoint au maire: Henri BESANCON de la Chaux-Choulet (le maire de la municipalité "rouge", Georges BLONDEAU résidait à Besançon où il était magistrat). Le lendemain, visite des gendarmes, du docteur ALLEMAND de Mouthe. L'enquête médicale a lieu et "les parents, sans être très affirmatifs, en présence de la dentition irrégulière de la tête découverte, croient pourtant que ce crâne est bien celui de leur cher disparu". Le crâne est déposé dans le cimetière.
Dans les jours qui suivent, on va s'efforcer de retrouver le reste du squelette. Mais ce n'est que le dimanche 31 mai 1908 qu'on aboutit à la découverte, dans le "trou à renard" dont je parlais au début : "des ossements humains au fond d'une anfractuosité du rocher. Ces restes, à peine rattachés par quelques ligaments constituaient un squelette dépourvu de tête. Quelques lambeaux de vêtements gisaient auprès, ainsi qu'un chapeau de paille". Le frère de Justin, Alexandre, reconnut ces restes d'habillement. Plus aucun doute n'était possible. "Les constatations légales eurent lieu et M. Le docteur ALLEMAND de Mouthe ne découvrit sur les restes aucune trace de coup. P.C.J. BOURGEOIS-POTAGE, dont les facultés mentales étaient troublées, s'étant sans doute réfugié dans cette espèce de grotte où il mourut d'inanition et son corps fut dépecé par les animaux sauvages de la montagne". ("Journal de Pontarlier" du 7 juin 1908).
En mai de la même année, les nouvelles élections municipales renversèrent la municipalité "rouge"; Henri BESANCON était le nouveau maire.
Symphorien, le père de Justin, mourut le 15 mai 1914 aux Grands Abattois; son épouse était décédée le 3 février 1889. Ils ne laissaient pas d'héritiers qui transmettraient le nom Ce sera également le cas d'une autre famille de BOURGEOIS-POTAGE établie au village, "chez Narcisse" tonneliers et fabricants de caisses. Là encore, un nombre invraisemblable de célibataires a entraîné la disparition du nom. Il ne restera de BOURGEOIS-POTAGE, cette tribu autrefois si prolifique, que ma famille, mais c'est une autre histoire ... et bien loin de ce pauvre Justin !
[
./page_179pag.html]
Localisation de le la grotte
(photographie)
[
Web Creator]
[
LMSOFT]